Le buveur/Gorgée amère

Le buveur/Gorgée amère

Adriaen Brouwer (Flamand, 1605/6-1638)

Le buveur/Gorgée amère, v. 1635-1638

Huile sur panneau de bois

34,3 x 27,1 cm

Don de Herman Levy Esq., O.B.E., 1984

 

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Provenance

Herman Levy Esq., O.B.E., achat de la Brod Gallery, Londres, 1970

 

Historique des expositions

The Herman H. Levy Collection, McMaster Museum of Art, salle Togo Salmon, 11 juin 1994 – 9 novembre 2006

Levy Series, Northern Art in the Age of Cock, Durer, Rubens & Rembrandt, McMaster Museum of Art, salle Levy, 10 mai – 25 août 2007

The Last Things Before the Last, McMaster Museum of Art, salle Levy, 24 mai – 18 août 2012

Worldly Possessions: Visualizing Ownership in the Age of the Baroque, McMaster Museum of Art, salle Levy, 27 août 2013 – 25 janvier 2014

Ce tableau offre une image éloquente de dégoût. L’homme grimace en réaction au liquide contenu dans le flacon de verre qu’il tient à la main. Son aversion est palpable; on peut presque entendre son cri de protestation et goûter l’amertume du breuvage qu’il avale. Le tableau est attribué à Adriaen Brouwer, un artiste reconnu pour avoir peint des sujets – généralement des paysans dans des tavernes ou des auberges – au visage très expressif. La propre vie de Brouwer n’a pas manqué d’incidents dramatiques, dont un séjour en prison possiblement lié à un problème de dettes. Son autoportrait dans Les fumeurs (fig. X) – le personnage central au premier plan – pourrait servir à étayer l’argument voulant que Brouwer se soit inspiré de ses propres expériences dans bon nombre de ses œuvres.

Il existe plusieurs autres versions de Gorgée amère (parfois appelé Le buveur)[i], ce qui témoigne de la popularité de cette composition. Il se peut que le tableau du McMaster Museum ait fait partie d’une série sur les sens, tout comme les autres versions de cette image. Bien qu’elle constitue une représentation inhabituelle du goût, plus traditionnellement illustré par un groupe attablé devant un repas, le tableau du McMaster Museum est une expression immédiate et puissante d’une réaction on ne peut plus humaine. Une des autres versions de cette composition est conservée au Städel Museum de Francfort (fig. X). Cette dernière (47,4 x 35,5 cm) arbore le monogramme « AB », de Brouwer, sur le côté droit du panneau, un élément qui fait défaut au tableau du McMaster Museum[ii].

Une comparaison des résultats des analyses effectuées sur ces tableaux aide à établir leur relation. Comme l’œuvre de la collection du McMaster Museum, la version du Städel Museum a été datée des années 1630 à 1640. Les deux œuvres sont peintes sur des panneaux de chêne[iii], et toutes deux ont été soumises à une analyse dendrochronologique menée par Peter Klein, qui propose 1635 comme date de création la plus ancienne possible pour la version du McMaster Museum, et 1638 pour l’œuvre du Städel Museum[iv]. D’après l’analyse dendrochronologique, il est possible que les deux œuvres aient été peintes au cours de la même période, dans les dernières années de la vie de Brouwer.

Les deux œuvres sont également très proches sur le plan de la composition. Dans les deux tableaux, la veste de l’homme est attachée avec trois boutons, bien que cela soit plus difficile à distinguer dans la version du McMaster Museum. La réflectographie à l’infrarouge ne révèle aucun dessin de fond sous ni l’une ni l’autre (fig. X), ce qui constitue une autre similitude entre leurs méthodes de réalisation. Toutefois, les deux œuvres ne sont pas identiques. Une différence évidente est l’espace au-dessus du chapeau du sujet[v]. Il n’a pas été possible de déterminer si le tableau du McMaster Museum a été coupé et, par conséquent, si sa composition antérieure s’apparentait davantage à celle du Städel Museum.

Une comparaison des techniques, nettement différentes, utilisées pour peindre ces œuvres, nous renseigne encore davantage. Le tableau du Städel Museum affiche plus de vitalité et une tridimensionnalité plus affirmées grâce à la touche assurée. Le tableau du McMaster Museum, en revanche, comporte des zones plutôt planes, comme on peut le voir dans les cheveux à gauche, par exemple. Cette différence apparente semble provenir, en partie du moins, de la plus grande gamme de tons utilisés dans l’œuvre du Städel Museum par rapport à la palette restreinte de l’œuvre du McMaster Museum. Recourant à une plus grande variété de couleurs et de nuances, la version du Städel Museum offre une représentation plus précise des formes et de l’expression. Le traitement soigné de cette palette de coloris plus variée reflète un niveau de qualité artistique auquel la version du McMaster Museum ne peut prétendre.

Les questions relatives à l’état de conservation peuvent compliquer la comparaison des techniques. Le tableau du McMaster Museum semble peint légèrement plus en aplat, l’aide de couches plus minces que celui du Städel Museum. Lorsque la peinture à l’huile vieillit, son indice de réfraction change et elle peut devenir plus transparente. Un tel changement aura davantage d’impact sur l’apparence visuelle des œuvres dont les couches de matière picturale sont minces. De plus, l’intervention humaine peut faire obstacle à la comparaison. Les nettoyages antérieurs du tableau du McMaster Museum peuvent être la raison pour laquelle il paraît moins tridimensionnel que celui du Städel Museum. Les glacis, qui sont riches en huile, peuvent facilement être nettoyés à l’excès; ce qui a pu se produire dans le cas du tableau du McMaster Museum. Sous rayonnement ultraviolet (UV), de grands pans du tableau apparaissent en bleu-vert, ce qui suggère la présence d’un vieux vernis de résine naturelle (fig. X)[vi]. Cette couche a été nettoyée de manière sélective par le passé, comme en témoignent les zones sombres et les traces horizontales visibles dans la photographie sous lumière UV. Le médius de la main qui tient le gobelet est un bon exemple d’une zone qui apparaît sombre en raison du nettoyage.

Les fortes similitudes entre les tableaux du McMaster Museum et du Städel Museum soulèvent la possibilité qu’ils aient été réalisés à peu de distance et d’intervalle l’un de l’autre. Compte tenu de l’existence de nombreuses autres versions de cette composition et de la différence de qualité entre les tableaux du Städel Museum et du McMaster Museum, il est possible de penser que l’œuvre du McMaster Museum a été réalisée sous la supervision de Brouwer, peut-être afin de répondre à une demande pour un produit moins coûteux[vii].


[i] Agnes Tieze, Flämische Gemälde im Städel Museum 1550–1800, tome 1 (artistes de A à R), Petersberg (Allemagne), Michael Imhof Verlag, 2009, p. 101-112.

[ii] Le monogramme, peint brun foncé, est un procédé que l’on retrouve dans d’autres œuvres associées à Brouwer. Seulement deux œuvres de l’artiste portent sa signature entière : Les fumeurs, qui fait partie de la collection du Metropolitan Museum of Art, et Repas de paysans, de celle de la Kunsthaus de Zurich. Pour compliquer encore davantage les choses, les œuvres associées à l’artiste n’affichent pas de date, ce qui pose un défi lorsqu’on tente de retracer son cheminement artistique. Voir Konrad Renger, « Brouwer, Adriaen », Grove Art Online, Oxford Art Online, Oxford University Press, [en ligne]. [www.oxfordartonline.com.proxy.queensu.ca/subscriber/article/grove/art/T011573] (Consulté le 23 octobre 2014.)

[iii] Pour en savoir davantage sur la version du Städel Museum, voir Tieze, Flämische Gemälde, p. 101-112.

[iv] On peut trouver de l’information sur le tableau de la collection du McMaster Museum dans le rapport de Peter Klein, daté du 5 mars 2013. L’analyse a établi la date d’abattage la plus ancienne possible à 1627 pour le tableau du McMaster Museum. Klein a pris en compte un minimum de deux ans de séchage et un nombre médian de quinze anneaux d’aubier pour en arriver à sa date de création la plus ancienne possible. Quant à la version du Städel Museum, on a déterminé que l’année d’abattage la plus ancienne serait 1630. En considérant une période de séchage d’au moins deux ans et le facteur des cernes d’aubier, on peut suggérer 1638 comme date de création la plus ancienne possible. Pour en savoir davantage sur la version du Städel Museum, voir Tieze, Flämische Gemälde, p. 101-112.

[v] Dans le tableau du McMaster Museum, le chapeau touche à peine le haut du panneau, alors que dans le tableau du Städel Museum, il y a plus d’espace entre le haut du chapeau et le bord supérieur du panneau de bois.

[vi] Voir l’essai « Questions de conservation et de restauration » dans le présent ouvrage.

[vii] Gerard Knuttel fait une distinction importante entre les œuvres entièrement exécutées par le maître et les copies qui étaient « plus ou moins “garanties” – voire retouchées – par celui-ci ». Voir Gerard Knuttel, Adriaen Brouwer. The Master and His Work, La Haye, L. J. C. Boucher, 1962, p. 61.