Sans titre (trompe l’œil)

Sans titre (trompe l’œil)

Inconnu, à la manière d’Edwaert Collier (Néerlandais, Breda, v. 1640 – après 1707, Londres ou Leyde)

Sans titre (trompe l’œil), n. d.

Huile sur toile

54 x 37,8 cm

Don de Herman Levy Esq., O.B.E., 1984

 

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Provenance

Collection anglaise

Herman Levy Esq., O.B.E., achat de la Brod Gallery, Londres, 1968 (en tant que Evert Collier)

 

Historique des expositions

The Levy Legacy, McMaster Museum of Art, salle Tomlinson, 1er septembre – 3 novembre 1996

Light Echo: Dianne Bos and Doug Welch, McMaster Museum of Art, salle Panabaker, 17 septembre – 31 octobre 2009

Worldly Possessions: Visualizing Ownership in the Age of the Baroque, McMaster Museum of Art, salle Levy, 27 août 2013 – 25 janvier 2014

Edwaert Collier est né dans la ville néerlandaise de Bréda vers 1640. Il s’est forgé une réputation à Leyde, puis à Amsterdam, en tant que peintre de vanités, mais ses œuvres les plus connues datent de l’époque où il vivait à Londres (1693-1706), au cours de laquelle il a mis au point le modèle pictural que l’on voit ici, le porte-lettre : un tableau sur lequel des rubans servent à retenir des objets personnels allant de la cire à cacheter à des plumes, des ciseaux, des journaux, des lettres et des estampes. Ces natures mortes appartiennent au genre du trompe-l’œil, un procédé qui joue sur la perception du spectateur en créant l’illusion d’une réalité tridimensionnelle. Collier n’est pas le premier artiste à avoir exploité le porte-lettre comme thème pictural – il pourrait avoir vu des toiles similaires de l’élève de Rembrandt, Samuel van Hoogstraten –, mais il en a fait une spécialité durant sa période londonienne en peignant des dizaines de variations sur le sujet. Comme l’a démontré Dror Wahrmann, Collier ne cherchait pas qu’à séduire les spectateurs avec sa technique remarquable. Les objets représentés dans ses porte-lettres étaient soigneusement sélectionnés et disposés de manière à contenir des allusions cachées à la politique et aux actualités de l’époque. Il reproduisait souvent de réelles pages de journaux ou des discours royaux, mais, comme l’a démontré Warhman, il apportait d’infimes changements au texte ou juxtaposait des motifs pour créer des associations amusantes[i]. Bien qu’elles soient aujourd’hui difficiles à décoder, les insinuations spirituelles de ces montages devaient être appréciées de ses contemporains férus de politique et des connaisseurs.

Le tableau du McMaster Museum suit clairement ce modèle de composition picturale de Collier. Des éléments comme le panneau en pin noueux et le bâton de cire rouge à cacheter figurent dans de nombreuses compositions du maître. L’analyse attentive de la forme et du contenu de cette toile porte toutefois à croire qu’elle est l’œuvre d’une autre main : soit une copie d’un tableau de Collier (si tel est le cas, l’original demeure inconnu), soit une imitation où l’artiste aurait reproduit l’approche de Collier tout en créant sa propre composition. Cette opinion est le fruit du connoisseurship, qui repose sur une fine analyse visuelle du tableau et un examen approfondi de ses composantes iconographiques. Dans cette optique, il est utile de comparer le tableau du McMaster Museum avec une œuvre signée par Collier, comme L’odorat, un tableau de 1706 environ, qui fait aujourd’hui partie de la Sarah Campbell Blaffer Foundation à Houston, et dans lequel figurent plusieurs motifs similaires (fig. 1)[ii].

Dans l’ensemble, le tableau du McMaster Museum s’apparente étroitement à un style de composition élaboré par Collier, mais le problème réside dans les détails. Sur le plan formel, les motifs ne sont pas exécutés avec la précision qu’on attendrait de Collier lui-même. Par exemple, le journal plié semble trop lourd et trop mou pour un journal fraîchement sorti de la presse, et sa forme rectangulaire n’est pas convaincante. Le texte de la une est reproduit, mais seul le titre est perceptible. En revanche, les textes imprimés et manuscrits sont bien lisibles dans le tableau conservé à Houston. Outre un quotidien de Londres, on peut y voir un discours royal et une lettre adressée à Collier, ce qui constitue une manière détournée d’intégrer sa signature. Les pages pliées de ces documents sont exécutées de manière convaincante, avec un soin tout particulier aux effets de lumière sur leurs surfaces froissées.

L’image, en haut à gauche, figurant un jeune homme en buste dans un ovale semble être un portrait imprimé. Il s’agit d’une forme d’art populaire très recherchée à l’époque, mais son intérêt reposait sur les sujets représentés, essentiellement des personnalités publiques, comme des monarques, des prédicateurs et des artistes, qui étaient généralement accompagnés d’inscriptions élogieuses. Ces études imprimées pouvaient aussi représenter des personnages anonymes, dont le costume coloré, l’expression ou encore les traits particuliers conféraient une profondeur émotive ou un certain humour à la scène. Le personnage jovial illustré dans l’estampe du tableau de Houston, dont la pipe permet de savoir qu’il s’agit d’un fumeur, en constitue un bon exemple. Comme l’indique la légende inscrite à même la gravure, le personnage et son activité symbolisent l’odorat. Collier rend ces portraits imprimés avec une telle précision que, dans de nombreux cas, ses motifs peuvent être associés à des gravures existantes. À l’inverse, le jeune homme figurant dans la gravure du tableau de Hamilton n’a pas de traits particuliers et n’est accompagné d’aucune légende qui permette de l’identifier[iii]. Et dans l’éventualité où il existerait effectivement un prototype, l’artiste n’a pas fourni suffisamment de renseignements pour que l’on puisse le reconnaître.

Un autre motif prisé de Collier est la lettre pliée comportant des traces de cire à cacheter rouge et un cachet rond de la poste dans un coin. Dans ses tableaux (par exemple, fig. 1), la date du cachet est lisible[iv]. Dans le tableau du McMaster Museum, elle ne l’est pas. Cela est peut-être dû à l’abrasion de la surface, mais, comme pour le personnage banal du portrait imprimé, il pourrait tout aussi bien s’agir du travail d’un artiste qui s’est contenté d’imiter le motif sans se préoccuper de son sens particulier.

Ces marques de négligence ou d’incompétence, tant au niveau de la forme que du contenu, ne cadrent pas avec le soin particulier que Collier accordait aux détails, ce qui mène à la conclusion que le tableau conservé au McMaster Museum est d’une autre main. Il s’agit d’un des nombreux tableaux à nous être parvenus que l’on peut qualifier de génériques, des variations simplifiées du porte-lettres de Collier. Mais jusqu’à présent, on ne peut le relier à aucun imitateur connu de Collier.

L’œil averti du connaisseur est à même d’évaluer le caractère et la qualité d’une œuvre, mais des recherches plus poussées sous forme d’analyse technique apporteraient un éclairage utile. L’examen scientifique permettrait, par exemple, d’établir si la matière picturale et la toile viennent de l’époque où a vécu l’artiste et de sa région, ou d’une époque ultérieure. L’autoradiographie permettrait de révéler des changements préservés sous la surface, ce qui indiquerait s’il s’agit d’une composition originale ou d’une copie. Dans le contexte de la présente exposition, ces outils ont été utilisés pour résoudre d’autres énigmes, laissant celle-ci toujours sans réponse.


[i] Dror Wahrmann, Mr. Collier’s Letter Racks: A Tale of Art and Illusion at the Threshold of the Modern Information Age, Oxford, Oxford University Press, 2012. Cet ouvrage constitue la première étude exhaustive de l’œuvre de Collier. Je remercie le professeur Wahrmann, avec qui j’ai correspondu au sujet du tableau conservé à Hamilton.

[ii] Edwaert Collier, L’odorat, v. 1706, huile sur toile, 62,5 x 52 cm, Houston, Sarah Campbell Blaffer Foundation, inv. 1986.9.

[iii] L’absence de légende pourrait indiquer qu’il s’agit d’une épreuve réalisée avant l’invention des caractères d’imprimerie, mais la gravure demeure non identifiée.

[iv] Wahrmann, Mr. Collier’s Letter Racks, p. 98-99 et fig. 5.7; Wahrmann a dénombré trente-neuf exemples et suggère que Collier utilisait ces cachets de la poste pour dater ses tableaux ou pour inscrire ses toiles dans une série.