Conçu par Brandi Lee MacDonald à l’Université McMaster en 2010, le projet Mise à nu : une exploration de l’histoire matérielle de la peinture, qui consistait à l’origine en une série de causeries portant sur le potentiel des techniques non destructives pour ce qui est d’analyser des œuvres d’art, a rapidement évolué pour devenir l’étude multidisciplinaire et collaborative que voici. Ce projet a pour objet l’analyse technique de neuf tableaux de la collection permanente du McMaster Museum of Art. Tirant parti de divers domaines d’expertise, nous avons développé une exposition qui s’intéresse autant aux méthodes et aux outils scientifiques utilisés pour recueillir de l’information qu’à l’interprétation des résultats. À l’étape de conception du projet, nous avons cerné plusieurs questions de recherche intéressantes au sujet de chacune des œuvres de l’exposition. Ces questions portaient notamment sur la technique picturale, les matériaux, l’attribution, le connoisseurship, ainsi que l’état de conservation et la stabilité des objets. Comme cela se produit dans de nombreux projets de recherche, les examens effectués sur les tableaux nous ont amenés à nous poser des questions plus captivantes encore. Les résultats de ces examens ont engendré un ensemble de récits uniques traitant non seulement des objets, mais aussi du processus de recherche en soi.

Fruit d’une série d’ateliers interdisciplinaires auxquels ont participé une variété de spécialistes du monde entier, l’exposition Mise à nu présente les tableaux comme des objets physiques complexes, dont les éléments constitutifs nous racontent l’histoire. En exposant les résultats de nos examens techniques, nous souhaitons sensibiliser le public à l’apport précieux que peuvent fournir les outils scientifiques pour résoudre des questions d’histoire de l’art. Cette approche, souvent appelée « histoire de l’art technique », est un domaine relativement récent qui consiste à examiner les œuvres d’art et leurs propriétés matérielles en recourant à l’expertise d’historiens de l’art, de restaurateurs, de scientifiques, de scientifiques en conservation et de chercheurs œuvrant dans diverses autres disciplines.

L’utilisation de plus en plus fréquente des techniques scientifiques pour analyser les œuvres d’art s’est accompagnée d’une augmentation des données à interpréter et à synthétiser. Ce type de recherche a été – et demeure – intimement lié aux efforts consacrés à la préservation des œuvres d’art. Plusieurs avancées réalisées à la fin du dix-neuvième siècle et au cours du vingtième siècle ont eu une grande influence sur l’établissement de la discipline. La professionnalisation du domaine de la conservation-restauration ainsi que l’application des technologies scientifiques à l’étude des arts dans les années 1920 et 1930 ont contribué à asseoir la signification de la recherche technique dans le champ artistique[i]. Plusieurs instruments scientifiques créés au dix-neuvième siècle sont devenus aujourd’hui des outils standards d’analyse des œuvres d’art. Bien que la radiographie ait été découverte en 1895 et utilisée dès l’année suivante pour examiner des œuvres, il a fallu attendre les travaux novateurs d’Alan Burroughs, au Fogg Museum de l’Université Harvard, pour que la technique soit employée de façon systématique[ii]. Le Fogg Museum était un haut lieu de recherche dans le domaine, en grande partie grâce à Edward Forbes, qui en a été le directeur de 1909 à 1944[iii]. En Europe, un projet de restauration et de recherche sur le retable de Gand, mené de 1950 à 1951 sous la supervision de Paul Coremans, une personnalité influente dans le domaine, a marqué un tournant. À la fin des années 1960, un des jeunes collègues de Coremans à Bruxelles, le physicien J. R. J. van Asperen de Boer, inventait la réflectographie à l’infrarouge (IRR). L’IRR, l’examen sous lumière ultraviolette, la photographie infrarouge et la radiographie figurent parmi les principaux outils d’analyse technique. On trouvera dans le présent catalogue des descriptions de ces outils et des exemples de leur application à l’étude des œuvres picturales.

L’histoire de l’art technique s’adapte constamment aux nouvelles technologies et à l’amélioration des équipements existants. Le recours à Internet et aux technologies numériques en constitue un exemple relativement récent[iv]. L’histoire de l’art technique évolue également de pair avec l’invention d’outils plus sophistiqués, comme la macrospectrométrie de fluorescence X, ce qui favorise la participation d’un plus grand nombre. Mise à nu est une exposition importante du fait qu’elle est le fruit de tout un éventail de compétences. Grâce au concours de plusieurs établissements au Canada (l’Université McMaster, le McMaster Museum of Art et l’Université Queen’s) et aux États-Unis (l’Isabella Stewart Gardner Museum et le Northern Light Studio), les neuf tableaux ici à l’étude profitent des lumières d’un ensemble de personnes aux compétences pointues et variées.

Cette exposition a été réalisée par Nenagh Hathaway et Brandi Lee MacDonald, en collaboration avec Ihor Holubizky. Mesdames Hathaway et MacDonald ont également coordonné plusieurs ateliers où des chercheurs ont eu des discussions animées et échangé des idées au sujet des neuf tableaux présentés dans l’exposition. Doctorante en histoire de l’art à l’Université Queen’s, Nenagh Hathaway s’intéresse dans sa thèse à la technique de la grisaille dans les triptyques néerlandais des quinzième et seizième siècles. Titulaire d’une maîtrise (MLitt) en histoire de l’art technique de l’Université de Glasgow, Hathaway a utilisé le spectrographe infrarouge OSIRIS de l’Université Queen’s en 2013 et 2014 pour documenter des tableaux en Europe. Ses études portent sur l’analyse et sur l’interprétation des matériaux et des techniques utilisés en peinture. Brandi Lee MacDonald est détentrice d’un doctorat en anthropologie de l’Université McMaster, où elle est associée de recherche au Département de physique médicale et de sciences appliquées des rayonnements. Ses recherches théoriques en archéologie s’intéressent aux perceptions culturelles des lieux naturels et à notre relation au monde minéral, et son approche implique le recourt à des techniques d’analyse géochimique qui permettent de connaître les contextes d’acquisition, de déplacement et d’usage des matériaux servant de pigments. Ses recherches portent sur l’histoire du rouge ocre et se concentrent actuellement sur les méthodes d’analyse non destructives des pigments dont sont constitués les pictogrammes de la région méridionale du Bouclier canadien.

Ce projet n’aurait pu voir le jour sans le soutien enthousiaste de nos superviseurs, Fiona McNeill et Ron Spronk. Professeure au Département de physique médicale et de sciences appliquées des rayonnements et vice-présidente associée de la recherche à l’Université McMaster, Mme McNeill a apporté une expertise dans les domaines de la radiographie et de la fluorescence X. C’est grâce à Mme McNeill et au soutien généreux de l’Université McMaster que nous avons eu accès aux installations nécessaires pour explorer des questions de recherche importantes. Nous leur sommes énormément redevables pour leur soutien constant. Monsieur Spronk est spécialiste de l’analyse matérielle des œuvres et professeur d’histoire de l’art à l’Université Queen’s et à l’Université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas. Dès son implication, Spronk a encouragé la participation du personnel et des étudiants de l’Université Queen’s, donnant ainsi une impulsion vitale à ce projet d’exposition tout en permettant d’en enrichir la nature interdisciplinaire. À Queen’s, Spronk travaille à la mise sur pied d’un laboratoire mobile d’histoire de l’art technique (QU-MoLTAH). À l’heure actuelle, il collabore étroitement à trois projets majeurs sur la scène internationale : le traitement de conservation-restauration du retable de Gand, de Jan et Hubert van Eyck, le Bosch Research and Conservation Project ainsi que le projet de recherche et d’exposition sur Pieter Bruegel l’Ancien, à Vienne.

L’appui et le soutien technique du personnel du McMaster Museum of Art ont été essentiels. Carol Podedworny est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art et d’une maîtrise en études muséales de l’Université York, ainsi que d’un baccalauréat en histoire de l’art de l’Université Guelph. Elle œuvre dans le milieu des arts en tant que conservatrice depuis 1982. Elle a enseigné à l’Université York, à l’Université Queen’s, à l’Université de Waterloo et à l’Université McMaster. Ses recherches portent notamment sur les pratiques muséales et de commissariat, ainsi que sur l’art contemporain des Premières Nations. Elle est actuellement directrice et conservatrice en chef du McMaster Museum of Art et membre du conseil d’administration de l’Association des galeries d’art de l’Ontario. Ihor Holubizky détient un diplôme de premier cycle en histoire et science politique de l’Université de Toronto et un doctorat en histoire de l’art de l’Université de Queensland (Australie) portant sur le phénomène de circulation culturelle transnationale à l’ère moderne. Il a occupé le poste de conservateur au sein de plusieurs établissements au Canada et en Australie, et il est actuellement conservateur principal au McMaster Museum of Art. Julie Bronson est titulaire d’un baccalauréat spécialisé en études classiques et en histoire de l’art de l’Université McMaster. Elle est actuellement gestionnaire des collections du McMaster Museum of Art, responsable de la collection permanente, des prêts et des expositions. Son travail de recherche dans les archives et d’organisation du matériel a largement contribué à la réussite logistique de ce projet.

Cette initiative a également bénéficié du concours de spécialistes de l’Université McMaster. Mike Noseworthy est professeur adjoint de génie électrique et informatique au Département de physique médicale et de sciences appliquées des rayonnements. Il est également codirecteur de l’Institut d’ingénierie biomédicale du McMaster et directeur du laboratoire en physique et ingénierie en imagerie médicale au Centre de recherche en imagerie de l’Hôpital St-Joseph de Hamilton. En collaboration avec son étudiant au doctorat Evan McNabb (génie biomédical), Noseworthy a mis à contribution sa connaissance de la technique de co-enregistrement des images, qui s’est avérée un outil fort utile pour l’analyse comparative des différents formats d’images présentés dans cet ouvrage.

Deux autres collaborateurs au projet viennent de l’Université Queen’s. Alison Murray est professeure agrégée au programme de conservation des œuvres d’art. Diplômée de l’Université McGill et de l’Université Johns-Hopkins, Murray a partagé au groupe son expertise en science des matériaux, en ingénierie et en science de la conservation. Ses recherches actuelles portent notamment sur la caractérisation et sur la conservation des matériaux modernes. Stephanie Dickey détient la Bader Chair in Northern Baroque Art et enseigne l’art flamand et néerlandais du dix-septième siècle. Elle a collaboré à des expositions à la National Gallery of Art à Washington et au Metropolitan Museum of Art à New York.

Certains spécialistes œuvrant aux États-Unis ont également apporté une contribution essentielle à cette exposition. Nous avons eu la chance de compter sur la participation de Gianfranco Pocobene, conservateur en chef et conservateur de la peinture au Isabella Stewart Gardner Museum de Boston (Massachusetts). Pocobene a reçu une formation en restauration de l’Université Queen’s, et ses années d’expérience dans le domaine ont été d’une valeur inestimable pour l’équipe. En 2010, alors qu’il était à l’emploi du Harvard Art Museums, Pocobene a codirigé la publication d’un ouvrage sur le cycle de peintures murales Le Triomphe de la religion, de John Singer Sargent. Dans le cadre de notre projet, Pocobene a non seulement rédigé les rapports sur l’état de conservation des tableaux sur lesquels se sont fondées nos premières hypothèses, il nous a également offert la formation et l’équipement nécessaires pour soumettre les œuvres à la technique de l’imagerie par transformation de réflectance. Pocobene a joué un rôle clé au sein de notre équipe.

Phoebe Weil, codirectrice du Northern Light Studio à Saint-Louis (Missouri), a aussi grandement contribué à nos recherches. Avec Pocobene, elle a apporté au groupe une connaissance approfondie des matériaux et des techniques picturales. Don H. Johnson, professeur émérite J. S. Abercrombie de génie électrique et informatique à l’Université Rice, a également analysé la contexture de la toile du tableau de Van Gogh. Notre compréhension des œuvres réunies dans cette exposition s’est grandement enrichie grâce à leur contribution.

Plusieurs autres personnes travaillant dans des établissements canadiens ont aussi mis leur temps, leurs compétences et leur équipement à notre disposition. Joanne O’Meara (Département de physique, Université de Guelph) nous a donné accès à la spectrométrie de fluorescence X pour l’analyse de la composition élémentaire des pigments. Ajesh Singh et Sandra Charbonneau (toutes deux du programme des sciences de la santé au Mohawk College) ont facilité la radiographie des tableaux. Joshua Vandersteldt (Nray Services Inc. à Hamilton) a également joué un rôle déterminant en matière de radiographie et de neutronographie au réacteur nucléaire McMaster. Jim Britten et Victoria Jarvis, du McMaster XRD Lab (diffraction des rayons X) ont mené quant à eux des analyses moléculaires d’échantillons de pigment. Elstan Desouza (Département de physique médicale et de sciences appliquées des rayonnements, Université McMaster) a conçu la technologie et le processus d’examen par balayage élémentaire SFX 2D. Ce projet a bénéficié d’un vaste éventail d’expertise technique et analytique grâce à l’ensemble de ces personnes, sans qui il n’aurait pu voir le jour.

Nous sommes également redevables aux gens qui ont mené des recherches en dehors de l’Amérique du Nord. Peter Klein, biologiste, spécialiste du bois et professeur à la retraite de l’Université de Hambourg, a effectué des analyses dendrochronologiques sur deux tableaux pour déterminer l’essence de leur support et leur datation. Mise à nu est, et ce depuis le tout début, un projet hautement interdisciplinaire fondé sur la collaboration.

Cette exposition se veut une incitation à observer de manière plus attentive la peinture. Lorsque nous examinons un objet sous plusieurs angles, c’est-à-dire non seulement la surface, mais aussi les couches qui sont habituellement cachées au regard, nous commençons alors à comprendre son histoire. Les œuvres picturales peuvent être examinées sous de nombreux angles, tel qu’en font foi les contributions à cet ouvrage. Nous pouvons interpréter leurs significations en nous basant sur divers renseignements, notamment les données obtenues des analyses techniques. Nous espérons que cette exposition apportera une nouvelle dimension à la conception que se fait le public de la peinture et qu’elle encouragera d’autres établissements canadiens à mener des recherches techniques sur leurs collections et à en présenter les résultats au public.


 

[i] Erma Hermens, « Technical Art History: The Synergy of Art, Conservation and Science », dans Matthew Rampley et al. (dir.), Art History and Visual Studies in Europe: Transnational Discourses and National Frameworks, Leyde (Pays-Bas) et Boston, Brill, 2012, p. 151.

[ii] Ron Spronk, « Standing on the Shoulders of Giants: The Early Years of Conservation and Technical Examination of Netherlandish Paintings at the Fogg Art Museum », dans Molly Faries et Ron Spronk (dir.), Recent Developments in the Technical Examination of Early Netherlandish Painting: Methodology, Limitations & Perspectives, Turnhout (Belgique), Brepols, 2003, p. 45.

[iii] Spronk, « Standing On the Shoulders of Giants », p. 40-45. Voir également Francesca G. Bewer, A Laboratory for Art. Harvard’s Fogg Museum and the Emergence of Conservation in America, 1900–1950, Cambridge (Mass.), Yale University Press, 2010.

[iv] Le site Web Closer to Van Eyck est un excellent exemple de la façon dont Internet a facilité l’accès aux résultats des examens techniques. Voir le site à l’adresse suivante : http://closertovaneyck.kikirpa.be [n.d.]